La vie en alpage

SOIXANTE ANNEES PASSEES EN ALPAGE

Après quelques kilomètres effectués en direction du lac des Plagnes, nous avons pris la direction de Follebin puis de St. Théodule Chapelle. A cet endroit le chemin ne laisse plus passer que les véhicules tout terrain ou les bons marcheurs.

En effet, de la Chapelle St. Théodule, située à 132O m, aux chalets d'alpage de Trélesboeufs à 1426 m, la pente moyenne d'accès est supérieure à 25 %. Après quelques minutes de marche nous arrivons dans un lieu grandiose situé sous le versant sud-ouest du Mont de Grange. le paysage qui s'ouvre à nous permet de distinguer de l'Est au Nord-Ouest la Pointe de Lens (1827 m), la Pointe des Lanches (1863 m) qui dominent les Chalets de Lens, la pointe de la Chavache (2080 m), la pointe d'Entre-Deux Pertuis (2176 m), le Roc de Tavaneuse (2156 m), le Pic de la Corne (2O84 m), le domaine skiable de l'Essert.

Vers le sud et dans le prolongement du lac des Plagnes, les dernières plaques de neige, reliquat d'un hiver particulièrement enneigé, rappellent la présence des glaciers qui occupaient le cirque glaciaire d'Ardens où subsiste, sous le chalet du même nom, une belle moraine latérale.

C'est dans ce contexte géographique que Jeanne passe une partie de l'année à garder ses vaches et cela depuis l'âge de 6 ans. Elle a commencé, avec ses parents, à venir dans ce lieu magique où règne un silence rarement troublé par le cri des marmottes ou par les cloches des vaches qui raisonnent au loin. Jusqu'en 1942 elle allait, de temps à autre, au chalet du Plenay situé à 16O5 m à l'Est de Trélesboeufs, mais, durant l'hiver 1947, une avalanche descendue des Lanches des Praults a emporté le chalet.

Jeanne se rappelle des bons moments passés alors qu'elle était bergère, les alpagistes " huchaient " d'une montagne à l'autre pour s'inviter à venir faire des veillées qui duraient parfois toute la nuit. Ensemble, pendant ces soirées, ils chantaient et discutaient entre amis; Jeanne nous a semblé regretter ces moments lorsqu'elle nous a confié qu'ils étaient plus gais qu'à présent où il y a de moins en moins de contact.

Un de ses souvenirs les plus importants, alors qu'elle avait une quinzaine d'années, est lié à la présence, pendant sept années, de Raymonde et de ses frères et soeurs qui venaient, à tour de rôle, les aider à garder les bêtes. Aussi, Christina, Roberte, Anita, Gilbert et Marcel, originaires de Richebourg, ont gardé d'excellents souvenirs de ces moments passés et aiment revenir, encore aujourd'hui, à Trélesboeufs. Autre moment fort pendant la guerre avec l'aide alimentaire qu'ils apportaient aux maquisards cachés à l'Envers.

En 1959, Jeanne a épousé Henri et la famille s'est agrandie avec en 1960 la naissance de Murielle, en 1962 d'Isabelle, en 1965 de Jean-Luc et en 1966 de Marie-Jeanne. Aussi, c'est en famille qu'ils montaient passer ces quatre mois dans ce lieu paradisiaque où la vie se déroule sans superflu autour d'une cheminée gigantesque installée dans la cuisine.

Henri redescendait faire les foins et une fois l'année scolaire reprise, Jeanne restait seule jusqu'au 1O Octobre et parfois jusqu'au 19.

Il est vrai qu'ils disposent d'une réserve de foin permettant de tenir une huitaine de jours en cas d'arrivée précoce de la neige. Une seule fois, le 26/09/74, l'hiver est arrivé durablement, ce qui les a obligés à démontagner.

Aujourd'hui, à 67 ans, Jeanne continue cette vie saine et s'occupe de ses animaux : 10 vaches qui lui donnent le lait nécessaire à la fabrication du fromage d'Abondance, des chèvres, deux cochons, des dindes, des poules. Le grand chien, âgé de 3 ans, et répondant au nom de " Balisto " aide à surveiller le chalet qui lui aussi doit être chargé de souvenirs du haut de ses trois siècles de présence !

Jeanne est aujourd'hui grand-mère et, parmi ses petits enfants, Marion (5 ans) n'hésite pas à aider à la traite et à la surveillance des animaux.

Cette année 1995 a vu la naissance, à sept jours d'intervalle, de Marc et Louis-Henri, âgés de 5 mois.

La vie n'a peut-être pas toujours été très facile pour Jeanne mais si cela était à refaire, elle n'hésiterait pas un instant.

C'est avec regret que nous les avons quittés pour redescendre dans la vallée.

Texte écrit en 1995 par Bertrand Guffroy et publié dans le journal "Le Messager"